Être séfarade et quitter le monde ultra-orthodoxe

Entretien avec Dr Florence Heymann par Dr Sonia Sarah Lipsyc

Dr Florence Heymann est anthropologue, chercheure au CNRS, en poste au Centre de recherche français à Jérusalem. Dans son dernier ouvrage qui vient de paraître, « Les déserteurs de Dieu. Ces ultra-orthodoxes qui sortent du ghetto », édition Grasset, 2015, elle s’est penchée sur un phénomène encore peu étudié : ces jeunes femmes et jeunes hommes israéliens, parmi lesquels des séfarades, qui quittent le

Florence Heymann

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milieu ultra-orthodoxe dans lequel ils ont grandi. On appelle ces personnes, toutes origines confondues, les « sortants ».

Est-ce que nous avons des chiffres pour mesurer ce phénomène ?

Les ultra-orthodoxes ou haredim représentent aujourd’hui presque 12 % de la population juive, soit environ 1 000 000 de personnes (ils n’étaient que 7 % lorsque j’ai commencé le travail de terrain pour mon livre, il y a quelques années). Près de la moitié sont nés au 21e siècle. Leur rythme de croissance est le triple de celui de la société israélienne en général. Ils doublent ainsi leur nombre tous les 15 ans.

D’après des statistiques valables il y a deux ans, 1 300 ultra-orthodoxes quitteraient leur milieu chaque année. Il est logique de penser que deux années plus tard, ce nombre s’est élevé à 1 500 ou même 2 000. Sur ce nombre, moins de 20 % adhèrent à des associations d’aide aux « sortants ». Les 80 % restants se débrouillent, plus ou moins bien, pour s’intégrer sans aide dans la société israélienne générale.

Quels sont les difficultés principales auxquelles sont confrontés ces « sortants » pour la plupart des jeunes ?

Il n’est pas facile d’abandonner l’univers ultra-orthodoxe. Cela demande la traversée de beaucoup d’épreuves et d’expériences douloureuses. Il faut changer de lieu, passer du religieux à la laïcité, souvent d’une langue à une autre et surtout rompre avec ses parents et sa fratrie. Dans un monde où la famille est le pilier central de la société, l’éloignement des enfants de la voie tracée ne peut être vécu que comme un drame, un opprobre. Ceux qui décident malgré tout de poursuivre la démarche, les « sortants », font preuve d’un grand courage et d’une force de caractère peu commune, car la décision de rompre avec leur monde est presque toujours ponctuée de drames et de déchirures. De fait, les « sortants » ont pour eux l’impétuosité de la jeunesse, la majorité d’entre eux ont moins de trente ans. Presque tous également sortent seuls, car ils prennent, la plupart du temps, leur décision avant de se marier.

Quand un ultra-orthodoxe quitte son groupe religieux, sa situation est comparable au mieux à celle d’un migrant, souvent à celle d’un orphelin : il ne connaît aucun des codes de la société, il n’a pas d’habits « normaux », pas de cursus scolaire, et donc, pas de diplôme. Il n’a pas fait l’armée, qui reste la voie royale de l’intégration sociale en Israël. Last but not least, il a vécu une séparation complète des sexes depuis l’âge le plus tendre. Mais, dans ce monde, on convole très tôt et, dès vingt, vingt-et-un ans, on peut avoir déjà un conjoint, une épouse, et pourquoi pas des enfants. Ce qui n’était déjà pas simple se complique encore, oh combien!

Quelles sont les associations ou aides dont ils peuvent bénéficier ? Vous-même d’ailleurs êtes volontaire dans l’une d’entre elles à Jérusalem, l’association Hillel ?

À la différence des dizaines d’institutions de retour à la religion en Israël, il n’existe que trois associations d’aide pour ceux qui sortent du monde religieux et Hillel est la première d’entre elles, fondée en 1991 par Tami et Miki Cohen, de l’organisation Tehila, mouvement laïc israélien pour le judaïsme humaniste. Shai Horovitz, le troisième fondateur a fait, ironie de l’histoire, un retour à la religion et a même créé une association antagonique, Manof. Celle-ci est un centre de connaissance du judaïsme, qui tente de combattre la présentation négative du monde ultra-orthodoxe dans les médias. Hillel est l’acronyme de Ha-agouda le-iotzim le-sheela, « l’association de ceux qui sortent vers la question ». Son directeur général dit ne pas trop aimer l’expression « sortie vers la question » (ietzia le-sheela) et lui préférer celle de « retour à la question » (hazara bi-sheela), sans doute parce qu’elle est la locution miroir de « retour à la réponse » (hazara bi-teshouva), c’est-à-dire le retour vers la religion, et que cela reflète mieux les liens nombreux entre les deux phénomènes. Mais pour l’acronyme, le premier terme sonne mieux, car Hillel, c’est aussi le nom d’un des plus célèbres rabbins des débuts du 1er siècle de l’ère chrétienne, qui, avec Shammaï, a formé la dernière des « paires » ayant eu pour fonction de préserver la tradition juive. N’était-ce pas un peu paradoxal d’avoir ainsi nommé un organisme chargé d’aider précisément ceux qui ont décidé de rompre plus ou moins radicalement avec cette même tradition ?

La deuxième institution d’aide aux sortants est l’association Dror. En 2012, un sortant, Moshe Shenfeld, a fondé sa propre organisation, « Sortants pour le changement » (iotzim le shinoui), en commençant comme groupe Facebook. Enfin, en 2014, Meir Naor a fondé l’association Ouvaharta.

Au cours de votre enquête et de vos entretiens, vous avez rencontré également des jeunes séfarades ultra-orthodoxes qui quittaient leur milieu y compris les structures parrainées par le parti orthodoxe et séfarade Shass. Avez-vous relevé des différences entre eux et les autres dans leur rapport à la famille, à l’intégration dans le monde environnant, etc. ?

Les ultra-orthodoxes séfarades représentent un phénomène relativement récent, qui a pris toute son ampleur, depuis trente ans, avec la création et l’extraordinaire développement du parti Shass. Dans les premières décennies de l’État, les ultra-orthodoxes orientaux ne possédaient pas d’institutions religieuses propres. Pour maintenir un caractère ultra-orthodoxe ou haredi chez ceux qui avaient choisi cette voie, ils s’étaient donc transformés en Ashkénazes, notamment en envoyant leurs enfants dans l’enseignement « lituanien » (sensibilité ultra-orthodoxe non hassidique ndr). Dans les années 1980, avec le développement d’une direction spirituelle charismatique – celle du rabbin Ovadia Yosef (1920-2013) – et d’un leadership politique influent, ils ont parfait leur indépendance avec la création d’un système d’enseignement faisant contrepoids avec ceux des communautés ashkénazes : « La source de l’éducation toranique » (Maayan hahinoukh hatorani). Cependant, jusqu’à ce jour, les haredim orientaux restent dispersés entre yeshivot (écoles académiques) lituaniennes et yeshivot séfarades.

À la différence de l’insularité et du séparatisme ashkénazes, la tradition orientale est celle d’une société plus ouverte, qui accepte de rassembler également des segments moins orthodoxes de la communauté. La parentèle joue également un rôle central et les ultra-orthodoxes ne se coupent généralement pas de la famille élargie, qui, la plupart du temps, n’est pas ultra-orthodoxe (haredit), mais traditionaliste (masoratit) ou laïque.

Les différences importantes entre Ashkénazes et Séfarades, y compris dans le phénomène des sortants, sont vraisemblablement liées à l’héritage historique des pays musulmans et chrétiens et à leur relation au monde environnant. Le mouvement de sécularisation des Juifs orientaux n’a été ni violent ni véritablement antireligieux. Même si un éloignement de l’orthopraxie ou de la pratique religieuse stricte a pu se produire, les traditions religieuses et rabbiniques ont continué à être respectées. Cette orthodoxie « douce » n’a donc exigé ni enfermement ni construction de hautes murailles.

Lors de la sortie, là où les Ashkénazes sont généralement confrontés à des ruptures brutales, les Séfarades ont tendance à exercer une force mesurée, de manière à éviter un clash avec la famille. Cette dernière, par ailleurs, souvent plus modérée que chez les Ashkénazes, sera beaucoup plus encline à réagir avec tolérance et à accepter les apostats. Moshe Shoked et Shlomo Deshen, chercheur et journaliste, expliquent cela par le fait que, chez les Séfarades, la famille possède un statut central et positif, même plus que la loi juive elle-même. Si, malgré tout, coupure il y a, elle sera temporaire, puis des relations seront reprises par étapes, commençant quelquefois avec la fratrie pour se poursuivre avec les parents.

Une autre question que l’on peut poser est celle de la différence entre judaïsme ultra-orthodoxe ashkénaze et séfarade concernant la délégitimisation ou non de l’acquis de la culture générale. Là où les premiers voient un risque de brouillage des frontières, les seconds restent attentifs aux besoins de l’individu et ne veulent pas de hiatus entre la confiance de celui-ci envers la communauté et la confiance en soi.

Lorsque les jeunes ultra-orthodoxes quittent leur milieu, abandonnent-t-ils pour autant tout lien avec la religion ? Est-ce que là aussi vous avez vu des différences entre Séfarades et Ashkénazes ?

Les sortants séfarades seront plus enclins que les Ashkénazes à garder des liens avec la tradition et un nombre non négligeable rejoindront le milieu traditionnaliste dont, trois générations en amont, leur famille avait été issue.

Dr Sonia Sarah Lipsyc

Dr Sonia Sarah Lipsyc

Sonia Sarah Lipsyc est directrice de ALEPH,le Centre d’Études Juives Contemporaines de la Communauté Sépharade Unifiée du Québec (CSUQ), depuis sa création en 2009. Docteur en Sociologie, Sonia Sarah Lipsyc est également auteure, chercheure, enseignante et dramaturge. Elle est chercheure associé à l'Institut d'Études Juives Canadienne de l'Université Concordia (Montréal). Elle a créée, en 2012, une unité de Recherches au sein de ALEPH sur «Judaïsmes et Questions de Société» ainsi qu'un site de ressources sur ces thématiques (http://judaismes.canalblog.com). Elle a notamment écrit "Salomon Mikhoëls ou le testament d'un acteur juif" (2002) et dirigé la publication de Femmes et judaïsme aujourd’hui, In Press (2008). «Eve des limbes revenue ou l'interview exclusive de la première femme (ou presque) de l'humanité» a été mise en ondes sur France Culture (2011) et mise en espace en anglais à l'Université de Brandeis (Boston) en 2012. Sa dernière mise en scène, «Sauver un être, sauver une monde» a été représentée devant des centaines d'élèves du secondaire à Montréal. Elle a participé à plus de cinquante émissions de télévision sur le judaisme (France 2, Chaine Histoire). En 2011, elle a reçu le Prix d’excellence enéducation juive de la Fondation Samuel et Brenda Gewurz de la BJEC (Bronfman Jewish Education Center).

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