Être juif au Mexique

Rabbin Aryeh Coffman

Rabbin Aryeh Coffman

Le rabbin Aryeh Coffman se consacre à la traduction et à l’explication en espagnol des œuvres classiques du judaïsme. Parmi ses ouvrages, on compte aussi bien des traductions et explications du commentaire de Rachi (1040-1105) sur la Torah que des ouvrages d’éthique comme La voie des justes du Ramhal (1706-1746) que de cabbale comme le Palmier de Déborah de Rabbi Moshé Cordovero (1522-1570).

Combien de Juifs vivent au Mexique? Où vivent-ils? Quelles sont leurs origines (Sépharades? Ashkénazes?) Que représente la communauté juive mexicaine au sein de l’Amérique du Sud?

On considère que la population juive du Mexique approche les 50 000 personnes. La majeure partie (près de 95%) habite Mexico et les zones urbaines alentour. Cependant, selon une étude récente de l’Instituto Nacional de Geografía y Estadística (2012), près de 60 000 personnes affirment pratiquer le judaïsme. Mais une exagération reste possible!

Les Juifs mexicains se divisent en trois communautés : ashkénaze, turque, et syrienne, cette dernière se composant de deux groupes : les Halebim (originaires de la ville de Alep) et les Shami (originaire de la ville de Damas). Chacun de ces deux groupes fonctionnant comme deux communautés à part entière. Il y a donc réellement quatre communautés. Il y a peu de temps encore la communauté ashkénaze constituait la moitié de la communauté juive mexicaine, et les Séfarades d’origine syrienne et turque, l’autre moitié.

En Amérique latine, il existe autour de 4 000 000 de Juifs de langue espagnole. Si l’on considère que la population juive mexicaine est de 50 000, cela représente approximativement 10 à 15 % de la totalité du judaïsme latino-américain. La plus grande partie des juifs latino-américains se trouve en Argentine soit approximativement 300 000 personnes.

Quelles sont les principales structures communautaires et les Juifs mexicains y sont-ils affiliés?

La majorité des Juifs mexicains sont affiliés à leurs communautés respectives. Ce sont des membres actifs qui participent aux activités. Il n’y a pas de centre communautaire général car chaque communauté possède son centre communautaire, ses synagogues et ses écoles. Il y a six grandes écoles où étudient les jeunes Juifs, depuis le primaire jusqu’au secondaire. Cependant ces dix dernières années, la communauté syrienne a amplement dépassé le nombre de structures éducatives et communautaires proposées par chacune des autres communautés.

Il y a trois grandes écoles religieuses dirigées par la communauté Magen David (‘Halebi, originaire de Alep), plusieurs yeshivot (académies talmudiques) et beaucoup de petit kolelim (lieux d’études pour hommes mariés), certains étant affiliés au centre communautaire officiel et d’autres étant indépendants. Au Mexique, une centaine d’abre’him, membres de kolelim ont fait de l’étude de la Torah, leur activité principale. En terme d’étude journalière de la Torah, le Mexique est dans le monde l’un des endroits où proportionnellement l’on étudie le plus la Torah.

Les différents courants et sensibilités du judaïsme (réformé, conservative, orthodoxes, ultra-orthodoxes, habad, etc.) sont-ils représentés au Mexique et quels sont les liens entre eux?

Daat Tebunot, 2 volumes. Traduction et commentaire de le œuvre la plus célèbre de Ramhal (Rabí Moshé Hayim Luzzatto), Traite de la Kabbale et la philosophie du judaïsme.

Daat Tebunot, 2 volumes. Traduction et commentaire de le œuvre la plus célèbre de Ramhal (Rabí Moshé Hayim Luzzatto), Traite de la Kabbale et la philosophie du judaïsme.

Le Mexique est un pays où se pratique plus généralement un judaïsme traditionnel. La grande majorité des institutions juives sont idéologiquement traditionalistes ou orthodoxe. Le mouvement juif réformiste ne possède qu’une petite synagogue, le mouvement conservative légèrement plus important, ne possède qu’une seule synagogue. La grande majorité des gens qui les fréquentent sont ashkénazes. Ces dernières années au Mexique, on a vue apparaître une pratique religieuse du judaïsme des plus traditionnelles et une augmentation de l’étude de la Torah sous l’influence haredi (ultra-orthodoxie). Chaque jour plusieurs centaines de Juifs mexicains vont dans les synagogues, les yeshivot ou les kolelim pour y étudier avec des rabbins ou des abre’him de mouvance haredi.
À la différence de beaucoup de pays où le mouvement habad (Loubavitch) est important, au Mexique ce groupe reste mineur et sans grande influence sur la pratique et l’étude du judaïsme orthodoxe; il n’y a pas ici d’impact notable de groupes comme habad ou Breslev.

Comment définiriez-vous l’apport des Juifs mexicains, plus particulièrement des Séfarades, à la culture juive?

Le Mexique est l’un des rares pays au monde où la communauté séfarade, et plus particulièrement ceux d’origine syrienne, et notamment d’Alep, jouit et maintient une influence plus grande que la communauté ashkénaze. Cette communauté séfarade, se développe et impose de plus en plus ses propres valeurs à toutes les communautés du pays. Récemment, on a vu une multiplication de centres d’études de la Torah dirigés par des rabbins et des enseignants haredim d’origine séfarade, attirer beaucoup de jeunes. De plus, l’institution de cacherout qui monopolise la supervision des aliments cacher au Mexique fait également partie de cette communauté Magen David d’origine syrienne. Les Séfarades ici, déterminent de plus en plus, le développement culturel et social des Juifs mexicains, et spécialement des jeunes alors que par ailleurs les Juifs ashkénazes ne savent pas générer de nouvelles initiatives pouvant attirer les jeunes, pour les faire participer activement à tous les domaines de la culture juive.

Qu’est-ce que le décret (takana) du rabbin syrien David Sutton Dabah (1885-1949) et quel est son impact dans la communauté juive mexicaine?

Cette takana n’est pas exclusive à ce rabbin. Dans la première décade du XXe siècle, toutes les communautés syriennes du monde ont institué cette takana pour interdire l’intégration des guerim ou convertis dans leur communauté. À l’origine, c’était une mesure qui permettait de protéger la communauté de la venue de personnes dont la sincérité dans l’accomplissement des mitzvot ou commandements de la Torah n’était pas réelle. La grande discipline communautaire qui existe à l’intérieur de cette communauté syrienne, permit à ce décret d’être adopté dans tous les endroits où l’on pouvait trouver un fort pourcentage de cette communauté, comme à New York, en Argentine, au Panama, et au Mexique. Ce décret a largement évolué depuis son institution, le rendant chaque fois plus strict. Aujourd’hui, on assiste à un refus de réaliser des conversions de personnes qui désirent devenir juives, mais aussi le refus d’accepter tout converti dans sa communauté, même si celui-ci est sincère et très observant des mitzvot. Ce décret ne concerne pas uniquement les convertis, mais même leur descendance jusqu’à la troisième génération. Et même si cette takana fut très controversée et que beaucoup l’ont réfutée du point de vue légal de la loi juive (hala’ha) et même du point de vue moral, cette dernière continue à être respectée et appliquée dans la communauté syrienne. Au Mexique, cette takana a donné une atmosphère généralisée de rejet à l’encontre des convertis, même les plus sincères dans l’accomplissement de la Torah et de ses mitzvot. L’impact a été tel qu’actuellement il n’y a pratiquement plus de conversions au Mexique, quelle que soit la communauté. Une personne qui désire se convertir aujourd’hui doit le faire dans un autre pays, et en général finira par émigrer en Israël afin d’être acceptée pleinement comme Juif.

Y a-t-il une présence des Crypto-Juifs ou Marranes au Mexique? Sont-ils en contact avec la communauté juive?

Oui, il y a une petite présence de Crypto-Juifs ou Marranes au Mexique. Même si certaines sources historiques affirment qu’avec la conquête espagnole du Mexique, beaucoup de Juifs fuyant l’inquisition d’Espagne et ces persécutions sont arrivés ici, pratiquement tous se sont assimilés avec le temps. Il y a cependant au Mexique plusieurs régions où quelques groupes de gens affirment être descendants de Juifs marranes. Malheureusement, dû à l’atmosphère de rejet envers tous ceux qui ne sont pas Juifs de naissance, provoqué par la takana précitée, les descendants (réels ou non) n’ont aucun contact officiel avec les communautés juives établies. Seulement quelques initiatives personnelles, certains rabbins ou autres personnes religieuses essaient de renforcer leurs liens avec le judaïsme.

L’antisémitisme est-il perceptible au Mexique? Et quels sont les rapports de la communauté juive mexicaine avec les autorités?

En comparant le Mexique à d’autres pays, on peut affirmer qu’il n’y existe pas d’antisémitisme comme phénomène social généralisé. Dans tout pays il y a des individus ou des groupes antisémites, mais au Mexique il n’y a pas l’hostilité (ouverte ou latente) que l’on ressent dans d’autres pays comme en Europe. À cela vient s’ajouter une excellente relation entre le gouvernement et la communauté juive mexicaine.

Ce climat de liberté et d’acceptation fait que les Juifs se sentent très bien ici et n’aspirent pas à émigrer en Israël. Pour les Juifs, la vie dans ce pays est simplement commode et sereine.

On sait que l’insécurité est une préoccupation au Mexique (drogue, enlèvements), comment se sent et se protège la communauté juive dans ce contexte?
Effectivement, si l’antisémitisme n’est pas une préoccupation, la criminalité est ici un problème réel provoqué généralement par la grande inégalité socioéconomique et les conséquences de l’insécurité sociale qui en résulte. Comme tous les Mexicains qui en souffrent, les Juifs du Mexique, mènent une vie pleine de précautions et imaginent des stratégies pour éviter ce danger. Au Mexique, il y a un comité intercommunautaire qui s’occupe de résoudre ces problèmes et grâce à Dieu, il est très efficace.

Y a-t-il une alya (montée ou émigration) des Juifs du Mexique en Israël ou des migrations vers d’autres pays d’Amérique du Sud?

Comme la société mexicaine est suffisamment ouverte et tolérante envers les Juifs, et que, en terme généralement leur situation socioéconomique est suffisamment bonne, il n’y a pas de mouvement significatif d’émigration vers Israël. En général, peu de Juifs font leur alya. Ce qui existe, c’est une petite émigration, en général des Juifs ashkénazes vers les États-Unis, dans un but de prospection professionnelle.

Vous-mêmes avez vécu à Montréal il y a quelques années? Pourquoi y étiez-vous venus et en êtes-vous repartis?

Nous avons vécu à Montréal quatre ans, de l’été 2009 à l’été 2013. La raison principale de mon désir d’émigrer au Canada était de pouvoir offrir à ma famille une meilleure vie sociale et en rapport avec la culture cosmopolite que nous avons à la maison. Je suis né au Mexique où j’ai vécu une grande partie de ma vie, mon père étant Américain, j’ai résidé aussi quelques années aux États-Unis.

J’ai vécu quinze ans en Israël où je me suis marié avec une femme française. À cause et grâce à tous cela, la culture et la mentalité de tous les membres de ma famille ne sont pas exclusivement mexicaines. Nous sommes un tiers mexicain, un tiers français, un tiers américain -israélien. Montréal nous semblait être un endroit ouvert et cosmopolite qui pouvait répondre à tous ce que nous représentions comme famille. De surcroît, nous avons au Canada des amis canadiens et français très appréciés avec qui nous avons développé une amitié dépuis plusieurs années et qui partagent nos valeurs. De retour au Mexique, nous avons découvert dans notre famille que Montréal ne fut pas seulement une expérience, mais que c’était devenu une partie importante de nous-mêmes. Certains de mes enfants veulent retourner vivre très rapidement au Canada.

Le facteur principal qui a motivé notre retour au Mexique fut essentiellement d’ordre économique. À Montréal, ni moi ni ma femme n’avions un empoi qui aurait pu rendre viable notre vie et notre résidence définitive. Ma profession au Mexique durant ces dernières vingt années a été la diffusion du judaïsme, de par les cours que je donne quotidiennement, comme la traduction et les commentaires des œuvres classiques du judaïsme espagnol. Evidemment ceci n’était pas une activité qui aurait pu être pertinente pour Montréal. Je n’ai pas été capable de trouver une activité de Torah qui aurait pu apporter quelque chose à la communauté juive de Montréal et n’ai reçu aucune proposition dans ce domaine.

Sur quels ouvrages de traduction en espagnol travaillez-vous maintenant? Quel a été la réception de vos précédentes traductions dans le monde parlant l’espagnol?

Actuellement, je travaille sur la traduction en espagnol de tout le Tana’h (Bible hébraïque), accompagnée d’un large commentaire. Avec l’aide de Dieu, c’est une œuvre qui me prendra plusieurs années encore.

Dieu m’a donné le privilège d’avoir été le premier en Amérique Latine à avoir traduit et expliqué certaines œuvres classiques du judaïsme. Ce sont des ouvrages d’érudition, qui ont bénéficié d’une acceptation générale de la part des Juifs de langue espagnole. Plusieurs des œuvres que j’ai faites sont reconnues et étudiées, et présentes dans des centaines de synagogues et maisons juives d’Amérique latine, d’Espagne et même d’Israël.

Imaginez-vous votre avenir et celui de vos enfants au Mexique?

Pour le moment, c’est l’endroit où nous devons être, mais je dois avouer que même si j’ai un futur dans ce pays grâce à ce que je fais au bénéfice de la communauté juive mexicaine, ce n’est peut-être pas le cas pour mes enfants. Seul Dieu le sait! Un de nos rêves serait éventuellement de partir vivre en Israël ou peut être…

Sonia Sarah Lipsyc

Dr Sonia Sarah Lipsyc

Dr Sonia Sarah Lipsyc

Sonia Sarah Lipsyc est directrice de ALEPH,le Centre d’Études Juives Contemporaines de la Communauté Sépharade Unifiée du Québec (CSUQ), depuis sa création en 2009. Docteur en Sociologie, Sonia Sarah Lipsyc est également auteure, chercheure, enseignante et dramaturge. Elle est chercheure associé à l'Institut d'Études Juives Canadienne de l'Université Concordia (Montréal). Elle a créée, en 2012, une unité de Recherches au sein de ALEPH sur «Judaïsmes et Questions de Société» ainsi qu'un site de ressources sur ces thématiques (http://judaismes.canalblog.com). Elle a notamment écrit "Salomon Mikhoëls ou le testament d'un acteur juif" (2002) et dirigé la publication de Femmes et judaïsme aujourd’hui, In Press (2008). «Eve des limbes revenue ou l'interview exclusive de la première femme (ou presque) de l'humanité» a été mise en ondes sur France Culture (2011) et mise en espace en anglais à l'Université de Brandeis (Boston) en 2012. Sa dernière mise en scène, «Sauver un être, sauver une monde» a été représentée devant des centaines d'élèves du secondaire à Montréal. Elle a participé à plus de cinquante émissions de télévision sur le judaisme (France 2, Chaine Histoire). En 2011, elle a reçu le Prix d’excellence enéducation juive de la Fondation Samuel et Brenda Gewurz de la BJEC (Bronfman Jewish Education Center).

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