ALEPH, un centre singulier d’études juives contemporaines au cœur de la cité francophone de Montréal

J’emprunte l’idée de relater le parcours de ALEPH en me référant aux cinq livres de la Torah et au beau roman, « Le second rouleau » d’Abraham Moses Klein (1909-1972), l’un des auteurs (juifs) anglophone, québécois et montréalais, le plus important de la littérature canadienne.

GENESE

– « Je rêverais de créer un Institut de pensée juive, ouvert et indépendant, mais je ne sais pas avec qui le faire…

– Peut-être avec la personne que vous avez en face de vous » ai-je rétorqué au directeur de la communauté sépharade unifiée du Québec (CSUQ), Robert Abitbol avec qui je conversais.

Je me trouvai à Montréal en cet hiver de janvier 2008 à l’invitation de la CSUQ pour préparer une série de conférences sur « Femmes et judaïsme » dans le cadre de la Quinzaine sépharade qui devait se dérouler au début de l’été. Je venais, en quelque sorte, en éclaireuse pour mieux connaître cette communauté à laquelle un groupe de femmes et moi-même allions plus tard nous adresser 1. J’avais demandé, au cours de mon séjour d’une dizaine de jours, à rencontrer quelques-uns des protagonistes essentiels ou représentatifs de la communauté sépharade.

Je fis ainsi connaissance avec des rabbins (Moise Ohana, de la congrégation d’Or Hayim ou le rabbin David Banon en charge des divorces comme juge au Tribunal rabbinique de la ville), des pédagogues (comme les responsables de l’Ecole sépharade Maimonide), des acteurs sociaux (Diane Sasson, la directrice de l’Auberge Shalom qui accueille des femmes de tout milieu qui fuient la violence conjugale), le groupe des femmes juives francophones ou des intellectuels comme Perla Serfaty-Garzon ou Jo Gabay, etc.

– Mais seriez-vous prête à venir séjourner ici ?
– Pas tout de suite mais d’ici un an, pourquoi pas, si nous avançons dans ce projet.

Et c’est que nous fîmes avec, bien sûr, la collaboration de David Bensoussan alors président de la CSUQ. Je suis venue cette année-là trois fois dans cette « belle province » du Québec, moi qui n’avais jamais mis les pieds, auparavant, au Canada mais qui songeais avec plaisir à Montréal, cette enclave francophone au milieu de l’Amérique du nord anglophone. Montréal une ville bâtie sur une île, tout autour d’une montagne, où l’on entend les mouettes ; Hochelaga, de son vrai nom indien. Une ville qui avait accueilli, au cours des XIXe et XXe siècles, des Juifs d’Europe centrale – le yiddish a été ainsi la troisième langue parlée dans la citée après l’anglais et le français – et depuis les années cinquante des Juifs d’Orient et d’Afrique du nord, des égyptiens, des irakiens, des libanais et surtout des marocains. Montréal compte approximativement aujourd’hui une population juive de 90 000 âmes dont 60 000 sont d’origine ashkénaze et anglophones alors que 30 000 sont d’origine sépharade, et ont hérité du français comme langue maternelle mâtinée d’espagnol pour certains d’entre eux. Partis quelques milliers de leurs terres natales, ils devinrent des dizaines de milliers sur le nouveau continent.

EXODE

Intellectuelle et artiste, née française au Maroc, à Casablanca, d’un père ashkénaze et d’une mère sépharade, j’avais jusqu’alors principalement vécu en France (Strasbourg et Paris) mais aussi en Israël. L’étude juive est ma passion et j’ai été l’élève de maîtres, hommes ou femmes, principalement orthodoxes comme Claude-Annie Gugenheim, Nehamah Leibowitz (1905-1997), Liliane (1938-2007) et Henri Ackerman (1932-2013) 2 et des rabbins Elyaou Abitbol, Alain Lévy, Daniel Epstein et Léon Askénazi dit Manitou dont j’ai eu le privilège d’être une année la secrétaire personnelle, à Maayanot, le lieu d’études juives qu’il dirigea à Jérusalem. Mais si l’étude juive est d’abord une initiation, le limoud, cette confrontation permanente avec les textes y tient une place centrale. Ce limoud s’exerce seul(e), en groupe et surtout avec des havroutot, compagnes ou compagnons d’étude. Et j’ai eu le plaisir d’échanger dans ce cadre-là avec des hommes et des femmes d’envergures parmi eux le rabbin Marc Kujawski ou l’écrivaine Barbara Honigmann. Chaque être humain est décrit dans le Talmud de Babylone comme un rouleau de Torah, depuis sa naissance (traité Niddah 30b), qui aspire encore et toujours à se déployer. Et dans ce cheminement, toutes les rencontres voire la diversité des disciplines, comptent. J’appartiens à un judaïsme ouvert qui aime les conjugaisons de savoir et qui respecte toutes les sensibilités ou courants qui composent notre tradition et notre histoire. Je suis habitée par cet impératif de la connaissance qui me pousse à partager. L’étude juive, c’est une connaissance à la fois ancrée dans le temps et nomade car chaque génération se doit de la transmettre et de la renouveler. Aussi, après avoir enseigné en France et en Israël, tant dans des institutions qu’à la télévision 3 et des cercles privés, j’étais prête à poursuivre cette route en acceptant la responsabilité que l’on me confiait: créer un centre d’études juives indépendant d’une congrégation, ouvert à tout un chacun(e), affilié ou non, de notre communauté, et bien au-delà.

De tous les titres proposés, ALEPH fut retenu, il résonnait aussi bien en hébreu qu’en français et symboliquement abritait en ses lettres l’itinéraire de l’apprentissage 4. ALEPH-Centre d’études juives contemporaines en est la dénomination complète car elle vient souligner à la fois l’héritage de la tradition et le souci de l’interroger au regard de plusieurs disciplines comme l’histoire, la sociologie, l’art, etc. La création de ALEPH fut le fruit d’un dialogue constant avec les dirigeants de la CSUQ, notamment avec son directeur Robert Abitbol. Et plus de deux ans plus tard, il l’est toujours, comme si l’existence même de ce lieu exigeait cet échange, cette havroutah dont je parlais précédemment.

A Montréal, je rencontrais une communauté sépharade vivante, diversifiée et courageuse – il en fallait pour quitter les bords de la Méditerranée pour les horizons enneigés du Québec. Troisième communauté sépharade au monde après Israël et la France dans une cité qui serait la deuxième métropole francophone sur la planète, elle est légitimement préoccupée par la transmission et le renouvellement de son patrimoine.

ALEPH venait ainsi s’inscrire aux côtés de l’Institut d’Etudes Sépharades présidé par Judah Castiel. Cependant sa vocation était de proposer à un public francophone at large l’accès aux connaissances juives de façon traditionnelle, pluridisciplinaire, plurielle et para académique.

demandais à un ami, le cinéaste, conteur, écrivain et enseignant Pierre-Henri Salfati de venir nous donner cours et présenter son film et livre éponyme. Une table ronde, le soir, intitulée «Le Talmud aujourd’hui à quoi ca sert?» donna le ton de ce qu’est ALEPH. Une pluralité puisqu’il y eut des orthodoxes et un rabbin conservative, une mixité puisque une femme était conviée à s’exprimer sur son rapport au Talmud et une liberté de pensée car le débat fut animé en toute cordialité.

Même si les nouvelles générations de la communauté juive montréalaise sont bilingues avec une préférence pour l’anglais et que les mariages entre sépharades et ashkénazes existent, il reste que ces «deux solitudes» pour reprendre une expression courante au Québec, persistent en particulier dans la méconnaissance de l’histoire ou des us et coutumes de l’une et de l’autre. C’est pourquoi, en même temps que nous créions ALEPH, je proposais à Bryna Wasserman, directrice artistique de la Compagnie Yiddish Dora Wasserman et du Centre Segal des Arts et de la Scène, d’ouvrir un atelier de théâtre juif francophone. Quinze femmes s’y inscrivirent et je leur fis découvrir la pièce du «Dibbouk» de Anski (1863-1920) originellement écrite en yiddish avant d’être traduite en hébreu. J’écrivis une pièce en français, «Dibbouk Skoun Ada – Dibbouk qu’est ce que c’est ça?» – qui raconta comment ces femmes sépharades découvrirent ce chef d’œuvre du théâtre juif. Cette pièce dans laquelle, elles jouaient, chantaient et dansaient, fut programmé dans le cadre du Premier festival international de théâtre yiddish à Montréal 5. Nombre de ces femmes sont devenues des membres assidus du public de ALEPH. Elles inaugurèrent par là même, la dimension culturelle de ce centre d’études juives.

LEVITIQUE

ALEPH, qu’est ce que c’est ? Un centre d’études juives francophone indépendant de toute congrégation. Un centre où l’étude des textes est centrale mais qui est pluridisciplinaire et culturel. Un centre pluriel puisque même si les maîtres en études juives sont principalement orthodoxes, les trois autres courants du judaïsme (libéral, « conservative » et reconstructioniste) peuvent y être représentés lors de panels voire de cours. Les intervenants sont des penseurs, des professeurs d’université, des rabbins, des experts, des écrivains et des artistes. Le public de ALEPH est mixte, femmes et hommes qui étudient ensemble. Même s’il s’adresse en priorité aux Juifs, le centre est ouvert à tout un chacun qui souhaite découvrir le judaïsme. Enfin ALEPH est dirigé par une femme.

Et chaque aspect de cette présentation révèle d’un challenge.

  • Montrer qu’il était possible d’étudier indépendamment d’une synagogue. La dissociation peut sembler évidente car il existe des centres d’études juives indépendants de par le monde comme par exemple le Collège des Etudes Juives dirigée par Shmuel Trigano au sein de l’Alliance Israélite Universelle mais elle ne l’était pas ici pour la majorité de la communauté. Le savoir était toujours transmis dans les synagogues. L’existence de ALEPH permet de satisfaire l’aspiration intellectuelle et spirituelle des uns et des autres sans pour autant les « assujettir » à une démarche religieuse ou la subordonner à un courant ou une sensibilité du judaïsme. Cette indépendance est aussi respectueuse des choix personnels et privés de tout un chacun.
  • Enoncer la centralité de l’étude puisque des cours sont régulièrement dispensés au sein du Beth Hamidrach de ALEPH
    (étude des Psaumes, des Rouleaux de Ruth ou d’Esther, Initiation à la Michna Berachot, à l’étude talmudique, au Zohar, etc.) mais comme nous venons de le relever ALEPH ne se présente pas comme un centre d’études religieuses. Sa vocation majeure est de permettre l’accès des textes à toutes et à tous mais non point d’interférer dans la démarche religieuse des membres du public. Cet accès sans discrimination rassemble des femmes et des hommes qui étudient ensemble ainsi que des pratiquants ou des agnostiques.
  • Favoriser la mixité, hommes et femmes, à un moment où l’intégrisme touche aussi bien le judaïsme que les autres traditions. Notre conviction est que la connaissance ne doit pas être le privilège d’un sexe. De plus, l’étude mixte permet un partage et un dialogue tout à fait précieux parfois inédit.
  • Proposer une pluridisciplinarité qui autorise une compréhension plus complète du fait ou de la pensée juive. Elle ancre la connaissance des textes dans la mouvance de l’histoire, ses initiatives, ses conflits, son évolution. Cette approche permet de réduire la part fantasmatique d’un judaïsme rêvé alors que ce dernier charrie toute une histoire. Ainsi pour la journée thématique consacrée à « Qui est Juif ? », nous avons proposé aussi bien une étude sur textes, « Le judaïsme est-il prosélyte ? » avec le rabbin Joseph (Spanish and Portuguese Congregation) qu’une étude historico-sociologique avec le professeur Ira Robinson de l’Université Concordia, « La controverse sur la définition de la judéité : historique et problématiques contemporaines » qu’une lecture de textes, tirés de l’ouvrage « Qu’est-ce qu’être Juif ? 50 sages répondent à Ben Gourion (1958)» 6.
  • Accueillir un pluralisme soutenu par le postulat qu’il y a une légitimité propre à chaque courant du judaïsme et qu’il est plus important de rassembler que d’exclure… Plus important de connaître l’autre que de le mépriser pour sa différence.
  • Faire cohabiter des générations autour de l’étude et de la transmission. ALEPH est un lieu transgénérationnel car même si la moyenne d’âge se situe autour de la tranche 45-50 ans, il y a des jeunes de moins de trente ans qui y viennent, comme des ainés de plus de 65 ans.

  • Faire exister un centre qui ne soit pas seulement un lieu d’écoute où la connaissance serait accueillie de façon « passive » mais aussi un lieu de pensée et de dialogue. Et il apparait que Aleph n’est pas seulement un espace d’apprentissage mais aussi un lieu où l’on pense et échange.
  • Accepter que dans ce monde généralement très masculin de la pensée juive, une femme soit à la tête d’un tel institut. On pourrait croire de nos jours le défi mineur, ce serait faire fi des préjugés encore tenaces, c’est pourquoi si ma nomination a été très bien acceptée dans l’ensemble, elle a été, pour certains, source d’étonnement et source de rejet, heureusement que pour une minorité.
  • Toucher tout le monde et notamment les non affiliés car le message essentiel de ALEPH est de rappeler que la connaissance juive appartient à tout un chacun du peuple juif. Fidèle à ce que le philosophe Emmanuel Levinas décrivait lorsqu’il écrivait dans l’un de ses ouvrages cet enseignement cardinal : « la voix de la Révélation précisément en tant qu’infléchie par l’oreille de chacun serait nécessaire au Tout de la vérité (…) comme si chaque personne par son unicité assurait la révélation d’un aspect unique de la vérité et que certains de ses côtés ne se seraient jamais révélés si certaines personnes avaient manqué dans l’humanité» 7.
  • Inscrire ALEPH dans la communauté mais également dans la cité francophone de Montréal. Croire, en effet, qu’un centre d’études juives contemporaines ouvert, œuvre au mieux vivre ensemble dans cette métropole québécoise.

NOMBRES

ALEPH offre plusieurs programmes ou dispositifs d’étude 8.

  • Les journées thématiques abordées sous divers angles avec toujours un moment consacré à l’étude des textes. Ainsi, par exemple, lors d’une des journées qui eut le plus succès – « Fallait-il être Juif pour inventer la psychanalyse ? » – il y eut une conférence « Freud et le judaïsme » du professeur d’université Anne Elaine Cliche, une étude sur « les rêves d’après la kabbale » par le rabbin Raphaël Affilalo, une causerie sur la dédicace en hébreu du père de Freud à son fils que j’ai eu le plaisir de donner et une table ronde réunissant divers psychanalystes. Une journée peut-être centrée sur une thématique classique d’études juives comme « Femmes de la bible, femmes d’aujourd’hui » ou de mystique juive « Des chiffres et des lettres dans la Kabbale » avec des cours mais aussi en soirée un atelier de yoga et de kabbale ou «Mort et résurrection et réincarnation dans le judaïsme ». La philosophie et l’histoire juives sont présentes comme dans la journée consacrée à « Emmanuel Levinas, un philosophe juif universel » ou celle portant sur « Les Juifs sépharades face à la Shoah». Chaque année nous mettons l’éclairage sur une communauté juive de par le monde comme pour les Juifs d’Egypte et d’Argentine.
  • Le Beth Hamidrach propose une séance d’une heure et demie, quatre fois dans le mois. Il s’agit le plus souvent d’initiation sur textes comme celles qui furent consacrées à la mystique juive par le rabbin Daniel Cohen, au Talmud par le rabbin Shachar Orenstein ou sur des textes de la Bible. Par exemple, les séances consacrées aux Psaumes furent présentés chaque fois par un conférencier, homme ou femme, qui partagea l’étude d’un psaume de son choix, un psaume important dans sa vie.
  • Les conférences de ALEPH sont le plus souvent externes. Ainsi j’interviens régulièrement dans plusieurs cadres : le dialogue judéo-chrétien (« Jésus était-il un Juif pratiquant ? ») – le groupe des femmes juives francophones (« Les femmes ont-elle droit à un héritage dans la loi juive ? ») – les Universités montréalaises (« Jérusalem terrestre, Jérusalem céleste dans la pensée juive » – le Colloque Acfas, « L’inédit du Talmud entre dit et non-dit du texte biblique » pour la Société de Phénoménologie et de Philosophie existentielle). Mais nous accueillons aussi des intervenants de l’extérieur, « la problématique du mal dans la Kabbale » par le rabbin Mordechaï Chriqui ou « Soeurs juives en terres musulmanes : les enseignantes de l’Alliance Israélite Universelle » avec le professeur Frances Malino, Wellesley (Etats-Unis), en partenariat avec l’Institut d’Etudes Juives Canadiennes (Université Concordia).
  • Les programmes permanents comme « A la découverte des maîtres et penseurs juifs sépharades ». Nous l’avons déjà relevé même si ALEPH n’est pas centré sur l’étude du judaïsme sépharade car un institut existe déjà dans ce sens à Montréal, il porte une attention particulière au monde sépharade puisque la majorité des Juifs francophones de Montréal sont sépharades et plus particulièrement marocains. Ce programme, en cours de développement, a permis de découvrir des maîtres qui ont fait la richesse du judaïsme sépharade, « Judah Halévi » (professeur Thierry Alcoloumbre) « Hasdai Crescas » (Dr Shmuel Wygoda). Un nouveau cycle sur « Nos rabbins du Maroc » donné notamment par Haïm Hazan mettra l’accent sur la richesse, la rigueur et l’ouverture de ce judaïsme rabbinique d’Afrique du Nord.
  • Les programmes ponctuels de ALEPH comme « Les mardis de Sion de la Bible à nos jours » comportant un volet de pensée juive (par exemple « Le Talmud est-il sioniste ? » par Eddie Shostak, directeur du Kollel Torah Mitzion) et d’histoire (« Les partis politique et la démocratie en Israël » avec le professeur Julien Bauer (Université du Québec A Montréal) ou « Les différents plans de paix au Moyen Orient » par David Bensoussan) mettent l’accent sur une thématique que le public de ALEPH souhaite mieux connaître.
  • ALEPH programme également des colloques ou des journées d’étude interactive ainsi dans le cadre du Festival Sépharade, « Education juive et conjugaison des savoirs » avec l’Alliance Israélite Universelle et l’Institut de la Culture Sépharade, ou « La journée mondiale de l’étude juive » qui marquait l’achèvement de la traduction du Talmud en hébreu par le rabbin Adin Steinsalz en partenariat avec Bronfman Jewish Education Center (BJEC). A cette occasion, une centaine de personnes se sont partagées durant trois heures entre trois ateliers d’étude talmudique pour étudier un passage du traité Taanith du Talmud de Babylone. Traité qui fut étudié dans le monde entier le 7 novembre 2010. Le public de ALEPH assista également en vidéo conférence, avec d’autres communautés juives du monde, à la cérémonie officielle en direct de Jérusalem.

  • ALEPH établit également institutionnellement des liens avec le monde universitaire. Nous avons ainsi mis en place en 2009 pour l’Université d’été un partenariat avec la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal et proposé un séminaire d’une semaine avec six cours sur : « Les figures de l’autre dans la pensée juive » avec notamment le professeur Dr Pierre Anctil (Université d’Ottawa), Joseph Lévy (UQAM) et le Dr. Sharon Gubbay-Helfer (UDAM ?). Ce séminaire donnait droit à des points ou crédits universitaires pour les étudiants qui souhaitaient rendre leurs travaux. Le séminaire « Le vivre ensemble entre Juifs laïques et religieux en Israël et ses conséquences en diaspora » que j’animerai cette année 2011-2012, se déroulera également en partenariat avec une université montréalaise.
  • Enfin, la culture étant une dimension du monde intellectuel et spirituel juif, nous avons initié deux activités: le Café littéraire et le Café théâtral.Le Café littéraire est trimestriel, il se déroule au Centre Segal des Arts et de la Scène. Nous rendons compte sous forme de chroniques avec le jeune journaliste Joseph Elfassi de l’actualité littéraire juive, en général, et québécoise en particulier, en invitant des auteurs d’ici, ainsi que d’autres chroniqueurs comme Maurice Chalom. Ce café littéraire est rythmé, à l’accordéon, par le musicien Arnaud Nobile.

    Le Café théâtral est programmé au gré de l’actualité, il s’agit généralement de débats dans les théâtres après une pièce touchant à la culture juive ou israélienne comme, par exemple, un échange sur le dramaturge israélien Hanoch Levin avec le metteur en scène Claude Lemieux au Théâtre Prospero où se jouait la pièce YEL.

    ALEPH apparaît ainsi comme un Centre d’études et de cultures juives ancré dans la cité québécoise. Il joue aussi le rôle d’un centre de ressources car régulièrement des interlocuteurs nous sollicitent afin d’être guidés dans leurs recherches sur un aspect du judaïsme. Il se présente comme une passerelle entre des mondes.

Depuis son inauguration en mars 2009, ALEPH a proposé plus de soixante-dix évènements qui comprenaient une centaine d’activités 9. Cent vingt intervenants, en majorité locaux mais aussi internationaux (Israël, Etats-Unis, France) ont eu l’occasion d’apporter leur contribution et de transmettre leurs connaissances au public de ALEPH. Chaque activité d’étude est accompagnée d’un livret pédagogique avec textes, traductions et références bibliographiques. L’intervenant est tenu, au cours de son enseignement, de traduire chaque terme d’hébreu qu’il emploie et de mettre, de façon pédagogique, à la portée de tout un chacun son savoir.

Le public est au rendez-vous, entre trente et cinquante personnes en moyenne par activité. La majorité est constituée de femmes car elles sentent qu’elles ont là un accès aux connaissances juives sans discrimination. De nombreux non affiliés fréquentent ALEPH ainsi que quelques anglophones et non Juifs philosémites. Les activités du centre sont ouvertes à tout public, cependant, dans l’ensemble, ce sont des personnes traditionnalistes ou sans pratique qui assistent aux cours de ALEPH. Lorsqu’un public plus religieux assiste à une conférence le plus souvent car il souhaite suivre le cours d’un rabbin qu’il connait, il est toujours surpris de la qualité de l’accueil et de l’écoute des participants. L’ambiance est conviviale, ouverte et studieuse. La participation aux frais est modeste et permet à chacun de suivre les cours qu’ils ou elles souhaitent (environ 7$ par séance ou 20$ pour une journée thématique).

Quelles sont les difficultés auxquelles a été ou est confronté ALEPH, en plus des défis que nous avons précédemment mentionnés?
Malgré son succès ALEPH rencontre quelques obstacles qu’il lui faut surmonter.

D’abord le centre dirigé par une directrice parfois aidé d’un(e) assistant(e) fonctionne avec un budget minimaliste. Il bénéficie de l’infrastructure de la CSUQ mais ne possède pas de budget qui lui permette de rémunérer régulièrement ses intervenants ou d’inviter des intervenants de l’extérieur plus d’une fois par an. Il lui reste donc à trouver et à pérenniser des subventions, assurer un minimum de rentrées (ce qui est déjà le cas) et à sensibiliser des donateurs touchés par la vocation du Centre.

Paradoxalement parfois, la programmation serait trop riche pour un public qui peut envisager de se déplacer une fois par semaine mais difficilement davantage ? Il nous faudrait alors diversifier notre programmation en nous orientant vers des publics spécifiques et en créant des programmes à leur intention. Par exemple, nous tourner vers des cercles d’étudiants ou d’un public de jeunes adultes qui possède ses propres structures.
Cette dissociation entre centre d’études juives et congrégation qui enthousiasme le public de ALEPH déroute d’autres parmi le public religieux ou parmi ceux qui sont éloignés d’une connaissance ou d’une pratique. Les premiers sont parfois méfiants face à la dispense d’un savoir pluri disciplinaire et pluriel, les seconds sont frileux car ils s’imaginent que toute approche du fait religieux ne peut être que coercitive. Au fond, les premiers s’arrogeraient l’exclusivité d’une approche strictement religieuse et les seconds le leur accorderaient…

Jusqu’à présent toutes les personnes que j’ai pu solliciter dans le monde rabbinique ont, à quelques rares exceptions près, accepté avec joie de venir enseigner à ALEPH. Elles sentaient et savaient que ce centre, émanation de la CSUQ, structure communautaire dans laquelle ils se reconnaissent, serait respectueux de leur enseignement. Les rabbins qui se sont défaussés ou ont refusé étaient mal à l’aise avec le fait que centre soit ouvert, pluriel et mixte, et sans doute dirigé par une femme. Tout se passe à leurs yeux comme si l’enseignement du judaïsme ne pouvait s’inscrire que dans un cadre de stricte obédience.
Enfin la disparité des niveaux de l’assistance oblige les intervenants à parler à plusieurs niveaux comme le PaRDeS de l’étude de la Torah qui présente le niveau littéral, allusif, interprétatif et mystique. Mais ALEPH essaye de rester attentif à celles ou ceux qui souhaitent approfondir un sujet, en proposant d’autres sessions sur une thématique ou en orientant occasionnellement vers d’autres structures (congrégations, centres ou département d’études universitaires 10) qui approfondiraient un sujet.

DEUTERONOME

Quelles sont les perspectives de ALEPH ?

Pour l’année à venir, offrir la possibilité, à celles et ceux qui le désirent, d’apprendre à lire l’hébreu et à s’initier aux bases indispensables de cette langue. Son apprentissage, en effet, est la condition sine qua non d’une meilleure compréhension des textes et à moyen terme d’une indépendance dans l’étude. Mettre en ligne les meilleures conférences de ces premières années avec des références bibliographiques. S’atteler également à la mise en ligne de textes de conférences. Bref, user des nouvelles technologies afin de permettre à un plus large public de profiter de la programmation de ALEPH. Nous espérons aussi créer les Cahiers de ALEPH, revue biannuelle, à mi chemin entre un magazine et une revue universitaire. Il nous semble important qu’au Québec une revue de cette tenue se déploie en français.

L’année dernière un mini observatoire du fait religieux juif centré sur le « vivre ensemble entre laïques et religieux en Israël et ses conséquences en diaspora » a été mis en place à ALEPH. Nous étudions avec une stagiaire, Yaël Soussan, étudiante en sciences politiques, un certain nombre de problématiques en consultant régulièrement la presse israélienne ou juive. Ainsi nous nous préoccupons du pluralisme religieux, de la conversion, des divorces juifs, des centres d’études juives dans le monde, de l’égalité des sexes au sein du judaïsme, etc. Un groupe de bénévoles participent à la traduction d’articles de l’anglais ou de l’hébreu au français. Toute cette matière constitue une base de données qui aura plusieurs fonctions. L’une d’entre elles est de poser les bases d’un observatoire plus important qui fonctionnera comme un centre de ressources et de création pédagogique. Certaines de ces données sont déjà disponibles pour le public au travers du blog «Judaïsmes et questions de société» 11. Ces matières me permettent déjà de concevoir un séminaire en sociologie du judaïsme programmé pour l’année en cours.

Avoir quinze ans et écrire son premier livre, en l’occurrence quinze récits rédigés à partir des souvenirs de sa grand-mère ayant survécu à la Shoah, n’est-ce pas extraordinaire? C’est pourquoi le livre de Catherine Shvets, « Hitler et la fillette » (Edition Flammarion/Québec) a attiré l’attention du public. Ce récit met l’accent sur les gestes que les uns et les autres, non Juifs ou Juifs ont pu faire à l’égard d’autrui afin de sauver un être humain. « Sauver un être, sauver un monde » est d’ailleurs le titre du spectacle que nous écrivons Catherine et moi à partir de son livre. Spectacle que ALEPH produit et diffusera avec toute une équipe auprès des écoles secondaires et pré universitaires. Cette création a pour but d’initier un jeune public à la Shoah et aux actes des Justes des Nations. Elle participera dans le cadre d’un souci d’éducation à une meilleure connaissance de l’histoire juive ainsi qu’à un dialogue inter communautaire et citoyen.

En fait, ALEPH dans son ambition de conjuguer l’étude des textes se référant à la Bible, au Talmud ou à la Kabbale et les savoirs d’autres disciplines telles que les sciences humaines ou l’art s’inscrit dans un réseau informel de nouveaux centres d’études dans le monde juif. Centres qui, comme Ellul, Panim ou Alman en Israël, mettent à la portée de tout un chacun les connaissances du monde juif de façon plurielle, interdisciplinaire et ouverte.

Il y a toujours des inclinaisons métaphysiques qui guident notre vision du monde ou nos actes. En ce qui me concerne ce verset du Deutéronome, telle qu’interprété par la tradition orale juive transmise par le célèbre commentateur Rachi (1040-1105) est toujours présent à mon esprit. Il est cité au moment où Moïse lorsqu’il répète la Torah, réitère l’Alliance entre D’ et le peuple d’Israël : « Car c’est avec celui (ou celle) qui se tient ici avec nous aujourd’hui devant Dieu notre D’ et avec celui (ou celle) qui n’est pas ici avec nous aujourd’hui » 12. Et Rachi de préciser que cette Alliance s’effectue aussi « avec les générations futures ». Au fond, nous étions toutes et tous au Mont Sinaï, c’est pourquoi il m’importe de permettre à chaque Juif(ve) d’avoir accès à ce qui lui appartient déjà mais qu’il connait peu ou pas suffisamment. Et lorsque l’on sait que cet apprentissage dans la tradition juive dure toute une vie… Il est plus aisé de comprendre le choix de la lettre ALEPH comme nom de ce centre. ALEPH, première lettre et celle vers laquelle on revient sans cesse car son équivalent numérique est 1 et cette recherche de l’unité est le chemin d’une vie.

Dr Sonia Sarah LIPSYC, directrice de ALEPH 13, sociologue et dramaturge.

Notes:

  1. « Fémina » avec Maître Annie Dreyfus, Janine Elkouby, Léah Shakdiel, Sonia Zylberberg, juin 2008.
  2. C-A Gugenheim, rédactrice en chef de la revue Hamoré, N.Leibovitz, exégète, Liliane et Henri, fondateurs du Beth Hamidrach de Strasbourg et de tant d’autres institutions éducatives.
  3. Cinquante émissions sur des thèmes bibliques avec le rabbin Josy Eisenberg pour France 2 de 2004 à 2007.
  4. L’un des verbes qui procède de la même racine signifie apprendre, éduquer.
  5. Voir l’article dans « 50 ans ensemble, Le livre Sépharade 1959-2009 », édition CSUQ, 2009, p 294-296.
  6. Il y avait également « Etre juif est-ce se définir par rapport à une religion? à un peuple? à une terre ? », étude sur textes de Jo Gabay, enseignant. «Le statut du non-juif au regard des lois de Noé », étude sur textes du rabbin Mendel Raskin, directeur du Beth Habad de Côte St Luc et une table ronde: «Conversions et mariages mixtes: quel est l’accueil des communautés juives?», débat avec Ruth Najman (agente de ressources à Ometz), Yolande Martel (éditrice, membre de la Congrégation Dorshei Emet), Moise Ohana (rabbin de la Congrégation Or Hahayim), Léon Ouaknine (essayiste) et Andres Spokoiny (directeur général de la Fédération CJA).
  7. « La Révélation dans la tradition juive dans L’Au-delà du Verset, édition de Minuit, Paris, 1982, p 183.
  8. Pour la liste complète de ces activités, voir « Archives » dans l’item ALEPH sur le site de la CSUQ: www.csuq.org.
  9. Un évènement comme une journée thématique peut proposer quatre cours, une table ronde, une projection de film, comptés à chaque fois comme une activité.
  10. Au sein des universités anglophones de Montréal car il n’existe pas de département d’hébreu ou d’études juives dans les universités francophones de la ville malgré quelques tentatives dans le passé. C’est pourquoi ALEPH se présente aussi comme un centre para académique au vue de certaines de ses activités.
  11. http://judaimes.canalblog.com
  12. Deutéronome 29; 14.
  13. ALEPH: 1, Carré Cummings, suite 216, Montréal, Québec, H3W 1M6 T: 514.733.4998 poste 3160.
Dr Sonia Sarah Lipsyc

Dr Sonia Sarah Lipsyc

Sonia Sarah Lipsyc est directrice de ALEPH,le Centre d’Études Juives Contemporaines de la Communauté Sépharade Unifiée du Québec (CSUQ), depuis sa création en 2009. Docteur en Sociologie, Sonia Sarah Lipsyc est également auteure, chercheure, enseignante et dramaturge. Elle est chercheure associé à l'Institut d'Études Juives Canadienne de l'Université Concordia (Montréal). Elle a créée, en 2012, une unité de Recherches au sein de ALEPH sur «Judaïsmes et Questions de Société» ainsi qu'un site de ressources sur ces thématiques (http://judaismes.canalblog.com). Elle a notamment écrit "Salomon Mikhoëls ou le testament d'un acteur juif" (2002) et dirigé la publication de Femmes et judaïsme aujourd’hui, In Press (2008). «Eve des limbes revenue ou l'interview exclusive de la première femme (ou presque) de l'humanité» a été mise en ondes sur France Culture (2011) et mise en espace en anglais à l'Université de Brandeis (Boston) en 2012. Sa dernière mise en scène, «Sauver un être, sauver une monde» a été représentée devant des centaines d'élèves du secondaire à Montréal. Elle a participé à plus de cinquante émissions de télévision sur le judaisme (France 2, Chaine Histoire). En 2011, elle a reçu le Prix d’excellence enéducation juive de la Fondation Samuel et Brenda Gewurz de la BJEC (Bronfman Jewish Education Center).

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